Aujourd'hui, toute la blogosphère est en émoi pour suivre au plus près de l'action l'évènement politique majeur de ce mois de mars : les élections régionales ! À moins que l'actualité primordiale aujourd'hui soit la journée de pi ? Puisque ce blog tente de coller au plus près à l'actualité, j'ai décidé aujourd'hui de faire un article... sur l'actualité de la semaine dernière : la journée internationale du droit des femmes ! Pour la journée de pi, il faut plutôt se reporter à mon article de la semaine dernière (j'ai pas été très malin sur ce coup là...), et on verra plutôt la semaine prochaine si ces élections méritent un article ici...

En mathématiques, comme dans la plupart des domaines scientifiques ou artistiques, l'Histoire ne retient que les noms des grands hommes. Elles restent surtout les mauvaises élèves de l'égalité homme-femme, puisqu'elles n'ont aucune femme à placer sur le devant de la scène. Alors que les physiciens ont Marie Curie, et que les chimistes ont (aussi) Marie Curie, les mathématiciens doivent se contenter des noms de Julia et de Fatou, mais le masque tombe quand on sait qu'il s'agit de Gaston Julia et de Pierre Fatou, qui n'ont rien fait de spécial pour la cause des femmes en mathématiques...

La situations des mathématiques actuelles n'a pas vraiment changé, et on est toujours à 1 femme sur 10 hommes... Pour inverser la tendance et convaincre un peu plus de femmes à suivre la voie royale et de passer leur vie à étudier la K-théorie pour les C*-algèbres de groupes fondamentaux de variétés de dimension 3, les matheux ont trouvé la parade : mettre en avant les quelques femmes qui ont réussi à laisser leur empreinte dans l'histoire de la mathématique.

Pour célébrer la journée semaine internationale du droit des femmes, je vais emboiter le pas, en demandant solennellement aux jeunes générations : demoiselles, viendez faire des maths !

Aujourd'hui, donc, quatre petites succes story des mathématiques au féminin.

 

Hypathie d'Alexandrie - 370-415 - Grèce antique
HypathieHypathie est sans nul doute la plus grande mathématicienne de l'antiquité et du moyen-âge réunis ! La seule, en fait... Étant la fille de Théon d'Alexandrie, directeur du musée d'Alexandrie, elle a pu disposer (même si c'était plutôt mal vu) d'un enseignement scientifique mêlant mathématiques et philosophie. Elle donnait régulièrement des exposés sur la place publique d'Alexandrie, où elle défendait des thèses néoplatoniciennes, ce qui était plutôt mal vu par les chrétiens... Ce sont d'ailleurs ces derniers qui n'ont pas hésité à la lapider  avec des coquilles d'huitres au milieu d'une église, suite à un malheureux quiproquo politique... Le réalisateur Alejandro Amenabar a réalisé en janvier dernier le biopic Agora, qui relate la vie de cette mathématicienne.

Et qu'a-t-elle laissé en mathématiques ?
Personne ne le sait, puisque l'intégralité de ses travaux ont brûlé en même temps que la grande bibliothèque d'Alexandrie...

 

Maria Gaëtana Agnesi - 1718-1799 - Italie
AgnesiTout comme Hypathie, Marie Gaëtana Agnesi a eu un père prof de maths soucieux de son éducation : à 9 ans, elle maîtrisait le latin, le grec et l'hébreu. À 30 ans, elle publie Instituzioni analitiche ad uso della gioventu italiana (institutions analytiques à l'usage de la jeunesse italienne), un traité de 2000 pages portant entre autres sur le calcul différentiel ou le calcul intégral. Son ouvrage sera traduit en français et en anglais, et encensé par la critique (notamment par d'Alembert, Vandermonde, Condorcet, l'Académie des sciences de Paris ou le pape Benoît XIV). Elle tombe malheureusement en dépression deux ans plus tard, et, bien que professeur à l'Université de Bologne, elle abandonne complètement toute activité scientifique, jusqu'à sa mort, à 81 ans...

Et qu'a-t-elle laissé en mathématiques ?
Dans un commentaire sur un traité du marquis de l'Hospital, elle évoque une courbe qui porte aujourd'hui son nom : la sorcière d'Agnesi. Pour construire cette courbe, on considère un cercle, deux points O et M diamétralement opposés, et la droite d, tangente du cercle au point M. Pour tout point A sur le cercle, on trace la droite (OA), qui coupe la droite d en N. On considère alors le point P tel que (AP) soit parallèle à d, et APN un triangle rectangle. Quand le point A décrit le cercle, le point P décrit une courbe : la sorcière d'Agnesi.

Courbe_Agnesi
La courbe d'Agnesi

 

Marie-Sophie Germain - 1776-1831 - France
GermainBien que née dans une famille riche, c'est pour fuir les discussions politiques de la maison (forcément, on est aux alentours de 1789...) qu'elle étudie clandestinement Euler ou Newton. C'est sous le pseudonyme de Antoine Auguste Leblanc qu'elle accède aux cours de l'école polytechnique, jusqu'au moment où Joseph-Louis Lagrange découvre le pot-au-rose, après avoir convoqué l'élève qui fournissait de si brillantes réponses... Lagrange deviendra son mentor. C'est toujours sous couvert d'anonymat qu'elle échangera avec Gauss sur le théorème de Fermat ou celui de la loi de réciprocité quadratique, qui, lui aussi, finira par découvrir qui elle est. C'est par l'intermédiaire de Joseph Fourier qu'elle deviendra la première femme à accéder à l'Académie des sciences de Paris.

Et qu'a-t-elle laissé en mathématiques ?
Hormis les nombreuses lettres et traités s'attaquant à tous les domaines des mathématiques de l'école, on se rappelle aujourd'hui de son nom par ses travaux en arithmétique, avec le théorème de Sophie Germain et les nombres premiers de Sophie Germain (bizarrement, quand une mathématicienne laisse son nom à un théorème, son prénom est laissé dans le nom du théorème) :

Le théorème de Fermat, démontré en 1994 par Wiles, énonce que l'équation xn+yn=zn (équation sur les nombres entiers x,y et z non nuls, avec n entier donné) n'a jamais de solution pour n>2. Sophie Germain a étudié le cas particulier où n et 2n+1 sont premiers:

Théorème de Sophie Germain : Soit n>2 tel que n et 2n+1 sont premiers. Alors, si xyz n'est pas multiple de n, xn+yn≠zn.

Les nombres premiers de Sophie Germain, qui interviennent dans le théorème précédent, sont les nombres premiers p tels que 2p+1 est également premier.
Les 10 premiers termes de cette suite sont 2, 3, 5, 11, 23, 29, 41, 53, 83 et 89.

Emmy Nœther - 1882-1935 - Allemagne
NoetherMax Nœther (1844-1921) est à la fin du XIXe siècle l'un des plus éminents spécialistes des courbes et surfaces algébriques. Avec un père comme ça, la voie d'Emmy était tracée : elle deviendra mathématicienne ! Après l'obtention d'un diplôme d'anglais et de français elle s'inscrit à l'Université de Göttingen, 3 ans après la promulgation d'une loi permettant l'inscription des filles. Après avoir impressionné Hilbert, elle réussit à devenir professeur dans cette université. Bon, c'est un poste officieux sans salaire de professeur associé, mais c'est le mieux qu'elle a pu obtenir (c'est une femme...). En 1933, avec l'arrivée des nazis au pouvoir (point Godwin de l'article) elle fuit aux États-Unis où elle donnera des cours à Princeton. Elle meurt deux ans plus tard des suites d'une opération abdominale. Albert Einstein signera en son honneur une éloge dans le New York Times.

Et qu'a-t-elle laissé en mathématiques ?
Ne dit-on pas "anneau nœtherien" pour parler d'un anneau dont toute suite croissante d'idéaux est stationnaire ? Ne parle t-on pas, en physique, du théorème de Nœther qui lie symétrie et grandeur conservée ? Et du théorème de Noether, en mathématiques, qui parle de géométrie symplectique ? Et du lemme de normalisation de Nœther, qui intervient dans le théorème des zéros de Hilbert ? Ne parle-t-on pas du cratère Nöther, sur la face cachée de la Lune ? Quand on est admiré par Hilbert et Einstein, on laisse forcément son nom dans l'histoire...

 

J'aurais aussi pu parler de la marquise du Châtelet (1706-1749 - France), amant de Voltaire, à qui l'on doit en mathématiques les traductions et commentaires de Newton. Il y a aussi Sofia Kovalevskaya (1850-1891), que l'on retrouve dans le théorème de Cauchy-Kowalevski qui donne des conditions d'existence et d'unicité de solutions d'une EDP.
L'informatique est à ses débuts un domaine très féminin : on considère que le premier programme informatique est celui de Ada King, comtesse de Lovelace (1815-1852), qui a conçu une machine permettant de calculer les nombres de Bernoulli (1, -1/2, 1/6, -1/30, 1/42..., qui interviennent dans de nombreux problèmes d'analyse ou d'algèbre). Le nom du langage de programmation Ada a été choisi en son honneur. Grace Hopper (1906-1992) a également laissé son nom à l'histoire de l'informatique, en étant programmatrice sur l'un des premiers ordinateurs. elle aimait raconter l'anecdote suivante : suite à la découverte d'une mite dans un relai ayant entraîné une panne, elle a collé la bête dans le journal de bord avec la mention "First actual case of bug found". Le mot bug venait d'être inventé. (Bon, je vais pas souligner le fait que c'est une femme qui a inventé le bug...)

Sachez en tout cas que, aujourd'hui, les catholiques ne lapident plus personne à coups d'huitres, et que les femmes sont acceptées sans conditions dans les études supérieures. Malheureusement, il y a peu de chances que vous soyez un jour encensé par le Pape... Mais puisque, comme dirait l'autre, la femme est l'avenir de l'homme, le meilleur est devant nous !
Quiz : à quel âge est morte Emilie du Châtelet ?


Sources :
Quelques mathématiciennes, Christian Radoux, avec des biographies bien plus détaillées
Les 31 mathématiciennes de la base de donnée seshat